Mercredi 3 février 2010
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Extrait du NYT , traduction @courrierinternational
Peut-on prévoir comment va évoluer une situation politique ou diplomatique complexe dans laquelle sont impliqués de nombreux décideurs aux intérêts divergents ? Bruce Bueno de Mesquita en est
convaincu. Et il le prouve à l'aide d'un modèle informatique de sa conception. Professeur à l’université de New York et membre de la Hoover Institution, à Stanford, il est réputé comme l’un des
meilleurs spécialistes de la théorie des jeux, qu’il a appliquée au monde de la politique. Il a commencé par travailler sur la stratégie de survie des leaders, en étudiant comment ils bâtissent
sans cesse de nouvelles coalitions d’intérêts pour rester au pouvoir. Il s’est ensuite fait connaître des experts de la sécurité nationale et des dirigeants d’entreprise en faisant pour eux des
prévisions. Car Bruce Bueno de Mesquita prétend, depuis vingt-neuf ans, pouvoir prédire les résultats de toute situation dans laquelle plusieurs parties tentent de se convaincre ou de se forcer
mutuellement à faire quelque chose. Depuis le début des années 1980, la CIA lui a confié plus d’un millier de prévisions. Une étude interne de l’agence américaine, aujourd’hui déclassifiée,
n’indique-t-elle pas que les faits confirment deux fois plus souvent les conclusions de l’universitaire que celles de ses propres analystes ?
En 2008, Bueno de Mesquita a commencé à se pencher sur une des grandes questions géopolitiques du moment : l’Iran va-t-il ou non parvenir au statut de puissance nucléaire ? Aidé par ses
étudiants de l’université de New York, il a d’abord identifié les différents personnages qui peuvent exercer une influence sur l’évolution du problème, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ;
autrement dit, toutes les personnes dont les intérêts peuvent être plus ou moins fortement affectés par l’avenir nucléaire de l’Iran. Une fois les informations nécessaires rassemblées, il les a
fait digérer par son modèle informatique, qui lui a fourni en quelques minutes une réponse à la question posée.
Il y a quelques mois, j’ai rendu visite à Bueno de Mesquita à son domicile de San Francisco, pour voir de mes propres yeux les résultats de ce travail. Grand, la chevelure grise, cet homme de
62 ans m’a accueilli en nous servant des tasses d’expresso méticuleusement préparées. Puis il a sorti son ordinateur portable IBM tout déglingué pour me montrer la page de données qui, selon
lui, résume l’avenir du programme nucléaire iranien.
Son dispositif de prévision inclut près de 90 “joueurs”. Certains sont des individus, comme le président de l’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, ou le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, tandis que
d’autres sont des institutions ou des collectivités, comme le Conseil de sécurité de l’ONU ou la mouvance des “religieux radicaux” iraniens. L’universitaire a attribué aux différents joueurs des
indices chiffrés allant de 0 à 200, qui vont constituer les principales variables du calcul. Chacun de ces indices représente le degré de détermination du joueur face à l’objectif de la
détention d’armes nucléaires par l’Iran. Le nombre 0 signifie que le joueur souhaite que ce pays n’ait “aucune capacité nucléaire”, tandis que 200 signifie, à l’opposé, qu’il
souhaite voir réussir un test de missile nucléaire.
Le processus de simulation part des positions affichées que tout le monde connaît : les Etats-Unis, Israël et la plupart des pays européens veulent que l’Iran n’ait aucune capacité
nucléaire, tandis que les radicaux iraniens se montrent agressifs. “Leur position ne se définit pas seulement par ‘construire une bombe’”, explique l’inventeur du modèle. “Ils
pensent probablement aussi : ‘Il faudrait tester la bombe.’” Mais, lorsqu’on prolonge l’exercice en tenant compte du facteur temps, on voit les positions évoluer. Les spécialistes de la
sécurité nationale américaine et israélienne acceptent à contrecœur l’existence d’une capacité nucléaire civile iranienne. Ahmadinejad, Khamenei et les radicaux religieux, quant à eux, commencent
à perdre du terrain. Puis leur pouvoir, autre variable du modèle, finit par s’effriter significativement.
Plusieurs milliers de lignes de calcul aboutissent à un nombre unique, qui donne le résultat de la prévision : il s’agit de la position – sur l’échelle de 0 à 200 – qui correspond au
consensus le plus probable auquel parviendront les joueurs. “Voilà le résultat”, m’informe Bruce Bueno de Mesquita, sûr de lui, en tapotant du doigt sur l’écran. “C’est
118.”
Mais que signifie 118 ? Que l’Iran ne fabriquera finalement pas de bombe atomique. A en croire ces prévisions [formulées au milieu de l’année 2009], l’Iran serait à deux doigts d’en
produire une au début de l’année 2010, mais n’irait pas plus loin. Si ce modèle dit vrai, les mauvais présages qui se sont succédé ces derniers mois – la répression brutale des
manifestations, les confessions douteuses, les accusations de Khamenei dénonçant le subterfuge américain – masqueraient une évolution radicale sur le dossier nucléaire : les modérés
seraient en passe de gagner, même si nous ne le voyons pas encore.
En ira-t-il ainsi ? Bruce Bueno de Mesquita ne manque pas de détracteurs, selon lesquels le logiciel qu’il utilise n’est pas fiable. Mais il a publié quantité de prédictions étonnamment
précises et qui se sont révélées exactes, et un bon nombre d’entre elles dans des revues scientifiques dont les articles sont validés par des pairs. Il avait par exemple prédit dans le journal
PS, cinq ans avant la mort de l’ayatollah Khomeyni, que Khamenei serait le prochain guide suprême, ce qui s’est révélé exact. Autre exemple : il avait annoncé en 2008 que le président du
Pakistan, Pervez Musharraf, serait contraint de quitter le pouvoir, ce qui s’est effectivement réalisé au cours du mois suivant. Dans The Predictioneer’s Game, un livre de vulgarisation
sorti en septembre 2009 aux Etats-Unis [non traduit en français], B. Bueno de Mesquita égrène des dizaines d’histoires de la sorte. Sa carrière repose sur une idée singulière :
pour prédire des événements politiques, il ne suffit pas d’être intelligent, d’avoir des compétences et des connaissances précises de la culture et de l’histoire d’un pays ; non, pour prédire
l’avenir, il faut être non pas un expert de la diplomatie, mais un spécialiste de la manière dont les individus prennent leurs décisions. Et il faut s’appuyer sur le concept d’“acteur rationnel”,
tiré de la théorie des jeux.
Bruce Bueno de Mesquita a commencé à étudier les sciences politiques dans les années 1960. Pendant qu’il préparait sa thèse sur le système parlementaire en Inde, à l’université du Michigan, un
professeur lui a donné à lire le livre de William H. Riker, The Theory of Political Coalitions [non traduit en français], un des premiers ouvrages sur la théorie des jeux appliquée
à la politique. La théorie des jeux est une branche des mathématiques qui étudie la manière dont les individus se comportent dans des situations stratégiques – autrement dit, lorsqu’ils prennent
des décisions en se fondant sur la façon dont ils imaginent que d’autres individus prendront leurs propres décisions. D’une manière générale, la théorie des jeux part du principe qu’une personne
est toujours rationnelle et égoïste ; elle cherche constamment à obtenir ce qui est le mieux pour elle, ce dont il découle par ailleurs que son comportement est relativement prévisible.
L’une des applications de la théorie du choix rationnel qui a le plus marqué Bruce Bueno de Mesquita est l’analyse de Duncan Black selon laquelle, si deux candidats concurrents essaient de se
faire élire sur une seule question – disons, les impôts –, leurs positions vont inévitablement tendre vers celle de l’électeur médian.
Bruce Bueno de Mesquita a été séduit par l’idée de représenter le désordre des événements politiques et historiques par des équations logiques et précises. Il a alors entamé un travail
universitaire sur le “sélectorat”, terme qui désigne le groupe d’acteurs qui dirigent un pays. Ce travail a été déterminant pour toutes ses recherches ultérieures. A ses yeux, il n’y a pas
d’“intérêt national” ni d’“Etat” ; il existe seulement des leaders qui tentent désespérément de rester au pouvoir en bâtissant des coalitions au sein du sélectorat – en s’achetant le soutien
d’alliés, dans le cas d’une dictature, ou en étant suffisamment bienfaisant pour satisfaire le peuple, dans une démocratie.
Bueno de Mesquita ayant mis le doigt sur une erreur de logique dans l’un des livres de William H. Riker, il envoya un courrier à l’auteur. Celui-ci lui proposa en 1972 un poste à
l’université de Rochester, où une nouvelle génération de politologues commençait à appliquer des modèles mathématiques à l’analyse politique. C’est à cette époque qu’il se lança dans le
développement de son modèle informatique en s’inspirant de la théorie de Duncan Black. Pour prédire comment des leaders se comporteront lors d’un conflit, Bruce Bueno de Mesquita commence par
formuler la question spécifique à laquelle il faut apporter une réponse. Il interroge ensuite quatre ou cinq experts du domaine, qui l’aident à identifier les personnes qui ont des intérêts dans
la situation et qui vont exercer une pression pour obtenir tel ou tel résultat. Il demande aussi aux experts d’évaluer quatre paramètres pour chacun des “joueurs” identifiés : quel résultat
souhaite-t-il ? fera-t-il des efforts pour y parvenir ? quelle influence peut-il exercer sur les autres ? est-il fermement déterminé ? Chacune de ces données est figurée par
une position chiffrée sur une échelle arbitraire. (Bruce Bueno de Mesquita saute parfois la case “experts” ; dans ce cas, il lit la presse et génère lui-même la liste de joueurs et de
valeurs.) Dans le cas de la bombe iranienne, par exemple, il évalue le résultat idéal d’Ahmadinejad à 180 (sur une échelle de 0 à 200), son désir d’y parvenir à 90, son
pouvoir d’influence à 5 et sa détermination à 90 (sur des échelles de 0 à 100).
@haiter 2010