C’est là que les calculs mathématiques entrent en jeu, et ils sont parfois étonnamment simples. Si l’on se contente de trier les joueurs en fonction de la détermination avec laquelle ils veulent une bombe et du soutien dont ils bénéficient auprès des autres, on obtient une prédiction raisonnablement satisfaisante. Mais les autres variables permettent à l’ordinateur d’effectuer des évaluations infiniment plus complexes. En résumé, le logiciel passe au crible les regroupements potentiels entre des joueurs qui seraient prêts à se rapprocher les uns des autres s’ils estimaient que ce réajustement fût à leur avantage. Il commence par étudier la position moyenne de tous les joueurs – le “terrain médian” qui exerce une force gravitationnelle sur l’intégralité des négociations. Puis il compare chaque joueur avec tous les autres, soupesant sa capacité de persuader ou de contraindre les autres à se rapprocher de sa position en fonction de son pouvoir d’influence, de sa résolution et du positionnement de tous les autres. Après avoir estimé dans quelle mesure chaque joueur est susceptible de changer de position, le logiciel réévalue le terrain moyen, lequel évolue lorsque les joueurs se déplacent. La première série de calculs est achevée. Le logiciel recommence alors depuis le début et enchaîne les séries. Le jeu prend fin lorsque les joueurs ne se déplacent plus guère d’une série à l’autre – ce statisme indique qu’ils ont fait autant de compromis qu’ils étaient prêts à en faire. A ce moment-là, si l’on suppose qu’aucun joueur disposant d’un droit de veto n’a refusé de faire des concessions, la position finale du terrain moyen de l’ensemble des joueurs constitue le résultat (Bruce Bueno de Mesquita n’exprime pas ses pronostics en termes de probabilités ; il dit si un événement va se produire ou non.)
En bref, le modèle informatique de Bruce Bueno de Mesquita prédit comment des coalitions vont se former. Et les ordinateurs font bien mieux ce genre de choses que les humains, car lorsque le nombre de joueurs augmente, celui des coalitions potentielles croit à la vitesse grand V. Avec 40 joueurs, ce qui constitue un nombre habituel dans les situations qu’étudie le chercheur, il faut commencer par considérer 1 560 paires possibles, et ce n’est que le début. C’est pourquoi, explique-t-il, son modèle produit souvent des résultats surprenants. Car il traite méthodiquement non seulement les coalitions évidentes que nous connaissons et auxquelles nous nous attendons, mais aussi les coalitions invisibles dont nous ne savons rien. D’après lui, la première application importante de son modèle date de 1979, lorsque le département d’Etat américain, chargé des affaires étrangères, a sollicité les avis d’universitaires, parmi lesquels le sien, sur la situation en Inde. Il s’agissait notamment de savoir quel tour allaient prendre certaines manœuvres parlementaires. Bruce Bueno de Mesquita a décidé d’utiliser la première version de son logiciel (qui “marchait à peine”, rappelle-t-il) et ses connaissances sur l’Inde pour définir les figures influentes et leurs valeurs. L’ordinateur central de l’université a planché toute la nuit sur les données. Au matin, Bruce Bueno de Mesquita était stupéfait : la personnalité donnée gagnante des élections par l’ordinateur était une personnalité mineure, laissée de côté par les experts. Le scientifique avait beau partager leur point de vue, il s’est rangé du côté de l’ordinateur. “J’ai donc appelé la personne du département d’Etat pour lui communiquer mes conclusions, se souvient-il. Il y eut un long silence, et un rire. Mon interlocuteur me demanda : ‘Comment êtes-vous arrivé à ce résultat ? Personne n’est de cet avis.’ Alors, je lui ai dit que j’avais un modèle informatique. Il a éclaté de rire : ‘A votre place, je ne le répéterais à personne.’” Mais, trois mois plus tard, la prédiction s’est révélée juste !
C’est en 1982 que Bueno de Mesquita a commencé à proposer ses services au secteur privé. A.F.K. Organski, un de ses anciens professeurs, lui avait proposé de monter avec lui une société de consulting en utilisant son modèle mathématique. Les relations commerciales sont en effet comparables aux relations internationales, en ce sens qu’elles impliquent des joueurs qui essaient d’obtenir un résultat en s’amadouant les uns les autres ou en exerçant une contrainte. Les deux hommes n’ont pas tardé à se constituer une clientèle allant d’Arthur Andersen à Union Carbide. Aujourd’hui, la société de Bruce Bueno de Mesquita (Organski est décédé en 1998) se compose essentiellement de lui-même et de Harry Roundell. Cet ancien banquier de JP Morgan a rencontré son associé en 1995, lorsqu’il l’a embauché dans le but d’aider la banque à trouver des moyens de pression pour obtenir l’introduction de réglementations plus avantageuses aux Etats-Unis. L’équipe demande 50 000 dollars – ou plus – pour faire une prédiction et donner des conseils de négociation. Et elle signe 18 à 20 contrats chaque année.
La CIA lui a commandé plus de 1 200 “prédictions”
Son client le plus régulier est, de loin, la CIA. Bruce Bueno de Mesquita affirme avoir effectué plus de 1 200 prédictions pour l’Agence, répondant à des questions comme “Dans quelle mesure la France participera-t-elle à l’Initiative de défense stratégique [lancée en 1983 par Reagan dans le cadre de la guerre froide] ?” ou bien “Quelle sera la politique de Pékin face au rôle que joue Taïwan au sein de la Banque asiatique de développement ?”. En 1987, Stanley Feder, un politologue qui travaillait pour la CIA, a publié un rapport analysant les prévisions de Bruce Bueno de Mesquita sur les événements politiques de vingt-sept pays. Il est arrivé à la conclusion que ses prédictions détenaient le même taux de réussite que celles des analystes de la CIA, mais qu’elles étaient plus précises. (“Il met dans le mille deux fois plus souvent”, écrit S. Feder dans son rapport, déclassifié en 1993. Aucun autre rapport n’a été rendu public depuis.)
Ceux qui ont pu voir Bruce Bueno de Mesquita en action le décrivent comme un observateur extrêmement fin. Et il peut s’en féliciter. Car, pendant ses entretiens avec des experts, il doit détecter quand son interlocuteur sait de quoi il parle et quand il n’en sait fichtre rien. L’avantage des ordinateurs sur les êtres humains, c’est qu’ils sont capables d’observer des coalitions imperceptibles, mais leurs calculs ne peuvent être justes que si les positions relatives des différents joueurs ont été au préalable décrites avec exactitude. Au début de chaque entretien, Bruce Bueno de Mesquita reste assis sans rien dire – “arborant un air légèrement fermé”, d’après Richard Lapthorne, président de la société de télécommunications britannique Cable and Wireless –, mais, dès que l’expert exprime des doutes ou se contredit, Bueno de Mesquita demande aussitôt des clarifications.
“Il a une formidable capacité à saisir le langage corporel et les intonations, à se souvenir de ce que ses interlocuteurs ont dit et à discuter d’une manière qui ne soit pas agressive – c’est un grand maître”, m’a confié un jour Rose McDermott, professeure de sciences politiques à l’université Brown. Elle l’a observé quand il menait des entretiens. Selon elle, son véritable talent tient à son intelligence émotionnelle et à sa capacité à écouter plutôt qu’à ses qualités de mathématicien. “Mais lui ne croit pas que son intelligence émotionnelle soit exceptionnelle. Il pense que son atout, c’est son modèle. Son modèle est brillant, j’en suis sûre. Mais beaucoup de gens sont bons en maths. Son génie à lui réside dans sa manière de mener ses entretiens.”